Situé sur le territoire actuel de la Seine-Saint-Denis, dans la banlieue nord-est de Paris, le fort de Romainville devint camp d'internement en novembre 1940, réserve d'otages (dont 209 furent fusillés) et antichambre des camps nazis. Un ouvrage historique* est enfin consacré à ce lieu mal connu qu'évoque son auteur, Thomas Fontaine, dans cet article.
Les oubliés de Romainville, un camp allemand en France
En juin 1940, le 401e régiment d'artillerie de défense anti-aérienne,
installé au fort de Romainville depuis les années 1920, le quitte
sans avoir combattu. Dans les heures qui suivent, la Wehrmacht fait son entrée
dans Paris. Elle prend aussitôt possession des enceintes militaires
de la capitale. Parmi les forts de la ceinture parisienne, construits au milieu
du xixe siècle selon un modèle inspiré des ouvrages de
Vauban, deux connaissent une destinée particulière durant l'occupation
allemande : le Mont-Valérien devient le lieu d'exécution d'otages
et de résistants ; le fort de Romainville est transformé en
un camp de détention dont la fonction va évoluer d'octobre 1940,
date de sa mise en place, à août 1944, quand la garnison allemande
évacue les lieux.
Au total, près de 7 000 personnes furent détenues au fort. À
proximité du camp de Drancy, lieu de départ des juifs de France
vers les centres de mise à mort, en liaison surtout avec le Mont-Valérien
et le camp de Compiègne, antichambre des camps de concentration nazis,
Romainville a un statut particulier, au c∫ur des politiques allemandes
en France occupée.
Un camp d'internement
Au cours du mois d'octobre 1940, l'administration du Militärbefehlshaber
in Frankreich (MBF), c'est-à-dire le Commandement militaire allemand
installé à Paris, en charge de la zone occupée dite «
zone Nord », décide de faire du fort de Romainville un camp d'internement.
Des miradors de surveillance sont rapidement dressés, des grillages
déroulés. Les premiers détenus sont enregistrés
le 1er novembre 1940. Le commandant Bickenbach, un militaire, est nommé
à la tête du camp. Il est secondé par le SS-Untersturmführer
Trappe qui devient vite le véritable « homme clé »
de la Kommandantur installée à l'entrée du fort. Tous
deux resteront en place jusqu'à la fin de la guerre. La garnison est
réduite, tout juste suffisante pour surveiller le plus grand
bâtiment situé dans la cour du fort et les casemates creusées
dans les murailles, où sont détenus les prisonniers. Ce faible
effectif, dont se plaint le commandant, permet quelques évasions rendues
toutefois difficiles par la configuration des lieux. Au moins 11 détenus
réussissent à s'échapper durant l'Occupation. L'évasion
de Pierre Georges et d'Albert Poirier est la plus célèbre.
Au quotidien, les internés hommes et femmes sont séparés,
dans des chambres distinctes. Même la cour de promenade est divisée
en deux. Deux régimes de détention coexistent, celui des «
isolés » - le plus strict - et celui des « non isolés
». Les détenus « isolés » n'ont le droit de
sortir que lors de deux courtes promenades quotidiennes dans l'enceinte du
fort et ne peuvent recevoir de courrier ou de colis. À l'inverse, les
« non isolés » peuvent circuler dans la cour grillagée
durant la journée et avoir des contacts écrits avec l'extérieur.
Selon les périodes et les individus, les récits de détention
diffèrent. Toutefois, quelques grands traits demeurent. D'abord le
fait que la nourriture y est insuffisante si elle n'est pas complétée
par des colis familiaux, de la Croix-Rouge ou des Quakers. Un seul cas de
décès au fort est connu : Esther Richter, âgée
de 58 ans, affaiblie et malade, y meurt le 5 octobre 1942. La solidarité
qui se développe entre les détenus permet de mieux faire face
à ces situations de dénuement. Des liens souvent indissolubles,
parfois clandestins, sont tissés derrière les murailles du fort,
qui prendront une importance primordiale dans les épreuves à
venir. La cohésion des femmes déportées le 24 janvier
1943 et immatriculées dans la série des « 31 000 »
à Auschwitz en témoigne. C'est en groupe également que
les otages vivent leurs dernières heures. Ces liens transcendent souvent
les différences d'âges, les croyances ou les affinités
politiques. En 1944, à Romainville, Lise London, communiste et athée,
rencontre celle qui deviendra une de ses meilleures amies, Lise Lesèvre,
son aînée, résistante du mouvement Combat et croyante.
La vie en groupe, dans des chambrées collectives, facilite la reprise
d'une « vie de société ». Les internés organisent
des causeries, des jeux, montent des spectacles qu'ils peuvent parfois jouer
le dimanche. Julien Cain, ancien administrateur de la Bibliothèque
nationale, réussit à mettre au point une petite bibliothèque
ambulante pour les détenus.
Ces actions débouchent parfois sur de véritables faits de résistance.
Les écrits clandestins, par leur variété, témoignent
de cette volonté de ne pas se plier aux règles du camp. La réalisation
durant quelques mois d'un journal clandestin, Le Patriote de Romainville,
est même le signe d'un début d'organisation qui caractérise
surtout les détenus communistes. Mais, qu'elles réussissent
ou non, ces actions expriment le courage de ces femmes et de ces hommes confrontés
à Romainville aux geôliers nazis.
Les premiers détenus du fort
Qui sont les premiers détenus qui arrivent au fort dès la fin
de l'année 1940 ? Leur diversité traduit les fonctions très
larges de ce camp. Les quinze premiers internés sont des antifascistes
allemands et autrichiens. Plus généralement, sur les six premiers
mois de fonctionnement du fort, de novembre 1940 à avril 1941, plus
de sept détenus sur dix sont des ressortissants de puissances ennemies
du Reich et des étrangers : des Britanniques, des Espagnols engagés
dans l'armée française en 1939, des Norvégiens, des Yougoslaves,
etc. Dès cette période, le fort sert également à
interner les premiers opposants français à l'occupation nazie,
y compris des juifs résistant notamment au sein de la Main-d'∫uvre
immigrée, la MOI. Après la mise en place du camp de Drancy,
en août 1941, peu de juifs arrivent encore à Romainville.
Mais, progressivement, le rôle du camp se précise. À partir
de décembre 1941, le fort devient le lieu où sont internées
les personnes en détention de sécurité (Sicherungshaft,
s'appliquant aux auteurs d'actes qui ne sont pas à juger devant un
tribunal allemand), alors que celles en détention de police (Polizeihaft,
pour ceux arrêtés à titre de prévention ou en vue
de représailles) sont dirigées vers Compiègne. En 1942,
nouveau changement, les femmes en détention de police sont également
transférées à Romainville. Par ailleurs, le camp ayant
conservé un statut initial de Frontstalag pour des prisonniers de guerre,
près d'une centaine d'entre eux y transitent, principalement en 1941.
Près de 600 personnes sont internées au fort jusqu'en août
1942, soit plus de 8 % de l'ensemble des détenus passés par
Romainville. Durant cette période, chaque mois, le camp reçoit
en moyenne près d'une trentaine de nouveaux internés. Mais,
en août 1942, plus de 230 détenus arrivent en quelques jours.
Avant cette date, 60 sont présents chaque mois en moyenne au fort,
alors qu'ils sont ensuite plus de 360. Ce « saut » quantitatif
traduit une modification décisive du statut et de la place du fort
dans le dispositif répressif allemand.
Le camp des otages, août 1942-octobre 1943
Après l'attaque allemande contre l'Union soviétique, le 22 juin
1941, le Parti communiste français entre dans la lutte armée
et mène toute une série d'attentats contre l'occupant. Les autorités
allemandes répondent en élaborant une politique répressivefondée
notamment sur la prise et l'exécution d'otages : par exemple, 98 en
octobre à Nantes, Châteaubriant et à Souges, près
de Bordeaux, 95 en décembre au Mont-Valérien. Cette «
politique des otages », codifiée, inclut aussi des déportations
de représailles : le 6 juillet 1942, près de 1 200 otages communistes
sont dirigés vers Auschwitz (1). La prise de pouvoir par la Police
de sécurité et la SS, en juin 1942, avec la nomination en France
occupée d'un Chef suprême des SS et de la police (Höherer-SS
und Polizeiführer, HSSPF), qui enlève au Commandement militaire
la conduite de la répression, ne bouleverse d'abord pas cette politique.
Pour établir les listes d'otages, les autorités allemandes choisissent
toujours en priorité des juifs et des communistes, regroupés
sous le vocable de « judéo-bolcheviks », identifiés
comme les ennemis mortels. Pour renforcer le caractère dissuasif de
la procédure, un décret du 10 juillet 1942 annonce à
la population que des otages peuvent dorénavant être pris parmi
les membres des familles des « terroristes en fuite ». Enfin,
les exécutions sont toujours regroupées et massives, pour impressionner
la population.
Celle du 11 août 1942 au Mont-Valérien est la première
organisée par les nouveaux services de sécurité allemands.
Par souci d'efficacité, ils décident de rassembler préalablement
les 88 otages au fort de Romainville. Le 30 août, une mesure officialise
cette nouvelle fonction : Sans perdre son statut de camp d'internement, Romainville
devient ainsi le lieu de rassemblement des otages, dénommés
depuis mars 1942 Sühnepersonen (littéralement « victimes
expiatoires ») détenues en région parisienne et susceptibles
d'être fusillées. Leur nombre y est limité à 200.
Les 46 otages parisiens exécutés le 21 septembre 1942 ont tous
été détenus au fort (2).
Mais ces représailles n'arrêtent pas les attentats contre les
forces d'occupation. Elles sonnent même comme l'échec de tout
un dispositif répressif basé sur la prise et l'exécution
d'otages. De plus en plus condamné par la population, celui-ci risque
par ailleurs de gêner la réquisition des travailleurs prévue
par la nouvelle loi française du 4 septembre 1942. La fusillade envisagée
pour le 15 octobre est ainsi repoussée puis ajournée. Le camp
de Romainville conserve toutefois son rôle de « réserve
d'otages » jusqu'à la fin de l'année 1943 et les autorités
policières allemandes continuent d'attribuer la qualité d'otage
à des détenus. Ainsi, en octobre 1943, lorsque exceptionnellement
elles décident l'exécution de 50 otages en représailles
de l'attentat qui coûte la vie à Julius Ritter, le responsable
allemand du service de la main-d'∫uvre en France et représentant
de Fritz Sauckel, ce sont des détenus de Romainville qui sont choisis.
Au total, 209 détenus passés par le fort de Romainville sont
fusillés durant l'Occupation, principalement d'août 1942 à
octobre 1943. Le rôle essentiel du fort durant cette période
charnière dans la politique de répression allemande en France
occupée est souvent méconnu. Au-delà, c'est le destin
de ces hommes et de leurs camarades attendant la mort à Romainville
qui mérite d'être rappelé, tout comme peuvent l'être
leur engagement, leur générosité, leurs illusions, leurs
souffrances et leur sacrifice. Pierre-Serge Choumoff, qui a échappé
à la fusillade mais non à la déportation à Mauthausen,
se souvient aujourd'hui de la stupéfaction des nouveaux détenus
arrivant à Romainville après l'exécution de septembre
1942, devant leur « sérénité plus ou moins apparente
» : « Pendant des mois nous pensâmes que notre sort était
inéluctable, la déportation nous paraissant être un espoir
mythique, car nous étions conscients qu'elle seule serait peut-être
susceptible d'offrir une chance de survie à certains d'entre nous.
Nous ne pouvions nous raccrocher qu'à l'idée que notre mort
prochaine ne serait pas inutile, qu'elle s'intégrerait dans ce combat
mené à l'air libre, où nous aurions tant voulu avoir
notre part. » Robert Dartagnan, fusillé le 21 septembre 1942,
écrit à sa femme le matin de son exécution, dans les
casemates du fort : « Nuit sans défaillance de qui que ce soit.
Nous avons eu et nous aurons la suprême fierté de ne pas faiblir.
»
1943-1944 : Romainville, antichambre des camps nazis et camp
de femmes
Après l'abandon de la « politique des otages », et devant
le double constat d'une montée des forces de la Résistance et
du besoin grandissant de fournir de la main-d'∫uvre servile à
l'économie de guerre du Reich, la déportation par grands convois
massifs vers les camps de concentration devient, du printemps 1943 jusqu'à
la Libération, l'élément central de la politique répressive
allemande en France occupée. Dans ce dispositif, Compiègne et
Romainville sont les principaux « lieux de transit » vers les
camps nazis. Situé près des gares du Nord et de l'Est, de celles
de Pantin et de Bercy, le fort est sur l'axe Paris-Berlin. La déportation
devient alors l'horizon inéluctable de la plupart de ses détenus
Le bilan est impressionnant : 5 300 personnes, soit trois quarts des détenus
passés à Romainville, sont ensuite déportées par
mesure de répression, directement ou via Compiègne. La détention
de protection (la Schutzhaft), qui dans le Reich permettait à la Gestapo
d'enfermer en camp de concentration de manière arbitraire les opposants
au régime, est la procédure principale utilisée pour
ces départs. Les otages qui n'ont pas été fusillés,
ainsi que toute une série de détenus jugés particulièrement
dangereux par les Allemands, partent directement du fort, dès avril
1943, sous le couvert d'une autre procédure couramment appelée
« Nacht und Nebel » (Nuit et Brouillard », NN) et utilisée
par la Gestapo (3). Elle prévoit le secret et un jugement dans le Reich
qui, dans leur cas, reste hypothétique.
Ce nouveau rôle amène à Romainville des détenus
de toute la France. À partir de février 1944, ce sont presque
exclusivement des femmes qui y arrivent, les autorités allemandes spécialisant
le camp. Cela lui donne un aspect unique puisque, sur toute la période
de la guerre, plus d'un détenu sur deux est une femme : plus de 3800
femmes sont internées au fort et plus de 90 % sont ensuite déportées,
principalement vers Ravensbrück. Plus de 40 % des déportées
de France par mesure de répression sont passées par Romainville.
L'ampleur de ces départs en déportation, après ceux d'otages
pour le Mont- Valérien, rappellent sans cesse aux
détenus que Romainville n'était qu'un « arrêt dans
l'horreur », selon l'expression d'Elisabeth Sequestra, qui y est internée
en juillet 1944. Environ 30 % des déportés passés par
le fort de Romainville (et plus de 40 % des seuls hommes) ne reviennent pas
de déportation.
Août 1944 : une libération tragique
La noria des départs en déportation depuis le fort s'arrête
le 15 août, lorsque la plupart des derniers internés partent
pour la gare de Pantin où ils sont embarqués dans le convoi
d'évacuation des prisons et camps de la région parisienne ;
il est dirigé vers Buchenwald et Ravensbrück. Pour eux, les dernières
heures passées au fort ont été scandées de nouvelles
contradictoires, entre l'espérance d'être bientôt libérés
grâce à l'arrivée des Alliés, et la crainte d'exécutions
sommaires. Le 19 août, la garnison allemande quitte le fort, après
avoir remis à la Croix-Rouge la cinquantaine de derniers détenus.
Mais les lieux sont réoccupés dans la journée par des
« Géorgiens » de l'armée Vlassov, des troupes auxiliaires
des Allemands. Avec eux, onze prisonniers FFI de la région parisienne.
Le 21 août, les habitants des Lilas et de Romainville découvrent
les corps massacrés de ces derniers derrière le bâtiment
central.
Ce groupe et les femmes déportées le 24 janvier 1943, premier
grand convoi, symbolisent pendant longtemps l'ensemble des victimes de Romainville.
Le rôle exact de ce camp allemand n'en a été que davantage
masqué. Lieu du souvenir, le fort de Romainville n'est pas encore aujourd'hui
un « lieu de mémoire », le symbole d'une communauté.
En cela, ceux qui y ont été internés demeurent des «
oubliés ». Pourtant leurs engagements et les solidarités
qu'ils ont su développer dans des situations extrêmes sont toujours
aujourd'hui riches d'enseignements.
Thomas Fontaine
(1) Les oubliés de Romainville, un camp allemand en France
(1940-1944), Éditions Tallandier (29 €). Réalisé
avec le concours du Conseil général de la Seine-Saint-Denis,
(parution le 6 mai). Thomas Fontaine est doctorant à l'Université
Paris I-Sorbonne, il a participé à la réalisation du
Livre-mémorial des déportés partis de France arrêtés
par mesure de répression publié par la Fondation pour la Mémoire
de la Déportation.
1) Claudine Cardon-Hamet, Triangles rouges à Auschwitz : le convoi
politique du 6 juillet 1942, Paris, Autrement, 2005.
2) Se reporter à l'article de Pierre-Serge Choumoif paru dans le Patriote
Résistant de septembre 1992, n° 635, « Les 116 fusillés
du 21 septembre 1942 ». 70 otages sont exécutés à
Souges, près de Bordeaux.
3) Cette procédure mise en place en décembre 1941, par le décret
Keitel, est initialement utilisée par le Haut commandement militaire.
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