
LE PATRIOTE RÉSISTANT
Lu dans la livraison
du mois de mars 2005 :
L'historienne
Claudine Cardon-Hamet, membre du Conseil scientifique de la Fondation pour la
Mémoire de la Déportation, a publié une nouvelle édition
de son livre Mille otages pour Auschwitz, le convoi du 6 juillet 1942. C'est
l'occasion pour nous de réfléchir sur certains aspects de la déportation
de répression, notamment à Auschwitz, et sur l'évolution
des recherches dans ce domaine.
Claudine Cardon-Hamet
- Triangles rouges à Auschwitz, le convoi politique du 6 juillet 1942
est le titre de la nouvelle édition (1) de votre ouvrage sur l'histoire
de ce convoi et des 1 170 hommes immatriculés dans la série des
« 45000 » à leur arrivée à Auschwitz. En quoi
consiste-t-elle ?
- Le premier livre qui s'intitulait Mille otages pour Auschwitz, et dont je
conserve quelques exemplaires pour les centres universitaires et les bibliothèques,
était l'édition quasi intégrale de ma thèse de doctorat.
Celui qui va paraître est une version grand public de ce travail, moins
épaisse, centrée sur l'histoire de ce transport tout à
fait particulier. Je rappelle que les hommes qui le composaient étaient
pour l'essentiel des otages communistes dont la déportation s'inscrit
dans la politique des otages mise en place par les Allemands en France, pour
tenter de mettre un terme aux attentats commis par de jeunes communistes contre
des membres de la Wehrmacht.
- Il s'agissait donc de répression, pourquoi dans ce cas le convoi a-t-il
été envoyé à Auschwitz, principale destination des
déportés par persécution, c'est-à-dire des juifs
pour ce qui concerne la France ?
- Auschwitz a joué un rôle essentiel dans l'extermination des juifs
d'Europe, mais il ne faut pas oublier qu'il avait aussi les fonctions d'un camp
de concentration dont les premiers détenus étaient des Polonais
(75 000 d'entre eux y sont morts). Même Birkenau, où est installé
en 1942 le centre de mise à mort, était doté d'un espace
concentrationnaire où les juifs « sélectionnés »
pour le travail côtoyaient des détenus politiques de diverses nationalités.
C'est ainsi que près de 4 500 détenus politiques français
ont connu pendant un temps plus ou moins long l'enfer d'Auschwitz-I, de Birkenau
ou de Monowitz (camp situé à proximité de l'usine IG-Farben).
Trois convois de résistants ont été dirigés directement
depuis Compiègne vers Auschwitz, le 6 juillet 1942, le 24 janvier 1943
(230 femmes) et le 27 avril 1944 (1 655 hommes immatriculés). 1 500 venaient
d'autres camps, comme Dachau ou Mauthausen, à la suite de transferts,
pratique très fréquente dans le système concentrationnaire.
Grâce aux archives allemandes conservées au Centre de documentation
juive contemporaine, j'ai pu retrouver les raisons pour lesquelles les «
45000 » ont été déportés à Auschwitz.
Ils sont partis dans le contexte de la lutte des nazis contre le « judéo-bolchevisme
» qui servait de bannière à la guerre contre l'URSS. Les
juifs étaient considérés par Hitler comme étant
les responsables de tous les maux de l'Allemagne, de la Seconde Guerre mondiale
et, en particulier, des attentats et sabotages commis en France par les communistes.
Il fallait donc déporter les « éléments judéo-bolcheviks
», juifs et communistes, complices ou idéologiquement proches des
auteurs de ces actions armées. Nous ne sommes encore pas dans le cadre
de la Solution finale : l'ordre du 9 avril 1942 de Hitler, qui est le point
de départ du transport du 6 juillet 1942, indique clairement qu'il faut
d'abord frapper principalement les communistes puis, selon les cas, les juifs.
Nous sommes par conséquent dans une politique de représailles.
Toutefois, en reprenant pour cette nouvelle édition les documents qui
m'avaient servi à étudier le départ du convoi, j'ai constaté
que ce ne sont pas les services de la Gestapo chargés des déportations
de répression qui l'ont organisé. Comme pour les convois de juifs
qui l'avaient précédé et qui sont partis comme transports
« d'otages juifs », le départ du convoi du 6 juillet 1942,
composé « d'otages communistes » a été le fait
des services des affaires juives du RSHA (dirigés par Eichmann à
Berlin et chargés des transports de la Solution finale) et de son représentant
à Paris, Dannecker. Celui-ci va d'ailleurs placer à côté
des otages communistes, les 50 derniers otages juifs « déportables
» du camp de Compiègne. Cette imbrication entre la politique des
otages et les débuts de la Solution finale, dans le contexte de la lutte
contre le « judéo-bolchevisme », explique la destination
du convoi à Auschwitz et la présence dans un même transport
de juifs aux côtés de prisonniers politiques.
- Vous avez ensuite retracé les destins individuels et collectifs de
ces hommes ?
- Oui, et depuis la première édition du livre, j'ai réalisé
pour des expositions ou des conférences, de nombreuses biographies de
« 45000 » qui confirment que ces hommes s'étaient engagés
très tôt dans la lutte antifasciste. J'insiste aussi sur l'importance
du rôle joué par Vichy dans leur arrestation et dans leur sélection
comme otages par les nazis. Ensuite nous les suivons à Auschwitz, où
ils arrivent en 1942, année terrible. Auschwitz a toujours été
un enfer et le taux de mortalité parmi les détenus immatriculés
dans le camp - je ne parle pas des centaines de milliers d'enfants, de femmes
et d'hommes juifs qui sont allés directement dans les chambres à
gaz - est le plus élevé de l'ensemble des camps de concentration
tout au long de la période.
- Combien de « 45000 » ont-ils survécu ?
- Sur 1 170 immatriculés, 119 sont rentrés. C'est donc un taux
de mortalité de 89 %, qui est infiniment supérieur au taux de
mortalité moyen des déportés de répression partis
de France qui se situe autour de 40 %. Les « 45000 » sont éliminés
très vite, dans les six premiers mois de détention, morts de faim,
de froid, de maladie mais aussi massacrés par les kapos, les chefs de
block et les SS ou encore sélectionnés et envoyés à
la chambre à gaz. On constate que les déportés juifs du
convoi ont été tués ou sont morts plus vite que les autres.
À ce propos, la différence de traitement entre les déportés
juifs - je parle toujours de ceux qui ont été immatriculés
dans le camp - et les déportés politiques à Auschwitz a
été très bien montrée dès 1946 par Marie-Claude
Vaillant-Couturier dans son témoignage devant le tribunal de Nuremberg.
Un témoignage remarquable qui fait clairement la distinction entre la
Solution finale et la déportation de répression. Tout y est.
- Marie-Claude Vaillant-Couturier fut l'une des 230 résistantes parties
le 24 janvier 1943 pour Auschwitz et immatriculées dans la série
des « 31000 »...
- Il existe plusieurs similitudes entre les deux premiers convois politiques.
La moitié d'entre elles étaient communistes. Certaines femmes
étaient parentes de « 45000 », d'autres veuves d'otages fusillés.
Leur taux de mortalité a été également élevé,
49 survivantes, soit 79 % du convoi. Comme les « 45000 » qui créèrent
le premier groupe français de résistance à Auschwitz, elles
participèrent à la résistance interne du camp. Quant aux
déportés du troisième convoi du 27 avril 1944 étudié
par Paul Le Goupil et Henri Clogenson, ils sont restés peu de temps à
Birkenau : le 12 mai, ils sont dirigés vers Buchenwald, puis pour 1 000
d'entre eux vers Flossenbürg le 24 mai 1944. Mais pendant leur court laps
de temps passé à Birkenau 18 d'entre eux sont morts.
- Quelles sont les grands axes de recherche sur cette déportation de
répression, qui apparaît particulièrement complexe ?
- La difficulté réside surtout dans les différentes modalités
de la déportation de répression et la diversité des lieux
de départs et d'arrivée ainsi que dans la complexité des
itinéraires. Alors que de nombreux travaux ont été consacrés
à la Solution finale et à ses convois, il reste encore beaucoup
à faire en matière de déportation de répression,
les historiens français ayant pris du retard dans ce domaine. Cependant,
depuis quelques années, des étudiants et des chercheurs confirmés
ont commencé à s'intéresser aux convois qui représentent
des moments tournants dans l'histoire de la déportation, ou à
des cas particuliers de déportation comme la déportation NN. À
cet égard, je pense que le Livre-Mémorial de la Fondation pour
la Mémoire de la Déportation constitue un outil de recherche incomparable
et essentiel pour mieux cerner cette déportation. Le travail continue
d'ailleurs au sein de la Fondation et depuis sa parution, en juin 2004, les
noms de 1 800 personnes ont été ajoutés. Dans l'état
actuel de nos connaissances la déportation de répression a ainsi
touché en France 87 800 individus.
- Les travaux de la Fondation et ceux de Serge Klarsfeld sur la déportation
de persécution donnent une bonne vision d'ensemble de la déportation
partie de France, ce sont des acquis importants pour l'histoire...
- Absolument. Je pense aussi que du point de vue pédagogique, il est
important de distinguer les deux grands types de déportation qui mettent
en avant des notions complémentaires. La déportation de persécution,
qui niait tout simplement le droit à la vie et conduisit au génocide
des juifs et des Tsiganes, permet de dénoncer les dangers de l'antisémitisme
et du racisme et de toute politique d'exclusion. Celle de répression
incite à faire réfléchir sur l'importance de l'engagement
puisque les résistants s'étaient battus contre le nazisme avant
d'être déportés et de la nécessaire lutte pour la
liberté et contre l'injustice. C'est pourquoi il est fondamental aujourd'hui
de commémorer l'une et l'autre de ces deux déportations.
Propos recueillis par Irène MICHINE
- « Claudine Cardon-Hamet, Mille otages pour Auschwitz : le convoi du
6 juillet 1942 dit des « 45000 », éditions Graphein, Paris
1997 et 2000, 754 p. (édition grand public de sa thèse de doctorat
d’histoire) ».
- Claudine Cardon-Hamet, Triangles rouges à Auschwitz : le convoi politique
du 6 juillet 1942, éditions Autrement, Paris 2005, 430 p. (à commander
en librairie).
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